Le régime d’Erdogan mène une répression massive contre les travailleuses et travailleurs dans son pays. Les ouvriers, syndicats et étudiants se mobilisent contre le fascisme passé ouvrier du pays.

Chaque 1er mai, les regards se tournent vers la place Taksim, au cœur d’Istanbul. Depuis des décennies, ce lieu est devenu bien plus qu’une simple place publique. Il est le symbole d’une mémoire ouvrière que le pouvoir turc tente inlassablement d’effacer.
Si le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan interdit chaque année son accès, mobilise des milliers de policiers et procède à des centaines d’interpellations, ce n’est pas par crainte d’un rassemblement. C’est parce que Taksim demeure un symbole politique.
Le 1er mai 1977, alors que plusieurs centaines de milliers de personnes célèbrent la fête internationale des travailleurs, des tirs éclatent depuis les immeubles dominant la place. La panique qui s’ensuit provoque la mort de 41 personnes et fait des centaines de blessés. Ce massacre reste l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire sociale turque. Près d’un demi-siècle plus tard, les responsabilités n’ont jamais été pleinement établies, mais la mémoire de ces événements continue de vivre au sein du mouvement ouvrier. Comme l’explique Feza, notre courageuse et vaillante camarade turque révolutionnaire, domiciliée à Istanbul :
« Taksim n’est pas seulement une place. C’est une boussole. Si cette boussole est perdue, le 1er Mai cesse d’être la journée de lutte de la classe ouvrière pour devenir une cérémonie autorisée par l’État. »
Cette phrase résume à elle seule la portée de cette bataille. Derrière l’interdiction de Taksim se joue une lutte pour le contrôle de la mémoire collective. Un pouvoir autoritaire ne cherche pas uniquement à empêcher une manifestation ; il cherche à empêcher qu’un peuple se souvienne qu’il peut s’organiser, résister et contester.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2003, Recep Tayyip Erdoğan a progressivement concentré les pouvoirs exécutifs, judiciaires et médiatiques. Après la tentative de coup d’État de 2016, cette évolution s’est accélérée : état d’urgence, arrestations massives, restrictions des libertés publiques, mise sous tutelle de nombreux médias et poursuites contre les organisations syndicales, associatives ou étudiantes. Dans ce contexte, le 1er Mai est devenu un révélateur de l’évolution autoritaire du régime.
Cette année encore, Istanbul a été placée sous haute surveillance. Dès l’aube, stations de métro fermées, axes routiers bloqués, barrages policiers et contrôle des accès au centre-ville ont transformé la ville en véritable forteresse. Selon les autorités, plus de 570 personnes ont été interpellées pour avoir tenté de rejoindre Taksim.
Erdogan peut museler autant qu’il veut l’opposition, il ne peut rien face à la volonté de la classe travailleuse turque de s’émanciper.
Lors de notre entretien Feza me fait part également d’une réalité souvent méconnue en Europe. A l’inverse de l’Occident où la classe ouvrière s’est diluée en classe travailleuse avec le temps, la Turquie a paupérisée sa population en s’ouvrant à la mondialisation. Aux ouvriers des grandes usines se sont ajoutés les travailleurs de la logistique, des plateformes numériques, de la grande distribution, les enseignants du privé, les livreurs ou encore les salariés des centres d’appel. Tous partagent une même précarité, des salaires sous pression et des conditions de travail de plus en plus dégradées.
Ces nouvelles formes de travail imposent également de nouvelles formes d’organisation. Les mobilisations émergent souvent directement des lieux de travail, des réseaux de solidarité ou des collectifs de terrain, parfois en dehors des structures syndicales traditionnelles.
Si les contextes français et turc sont différents, une leçon mérite d’être retenue. La remise en cause des droits syndicaux, la précarisation du travail, la concentration des richesses et la restriction progressive des espaces de contestation constituent des tendances qui dépassent les frontières nationales. Les réponses apportées ne peuvent donc rester strictement nationales.
C’est la détermination dans la voie que Feza me rappelle à ce point majeur de la lutte. Il ne relève pas seulement d’un slogan. Les défis auxquels sont confrontés les travailleurs tels que la financiarisation de l’économie, plateformes numériques, chaînes logistiques mondialisées ou multinationales dépassent largement les cadres nationaux et appellent à une réponse internationale.
Le combat pour Taksim n’est donc pas celui d’une place d’Istanbul. Il est celui du droit des travailleurs à écrire leur propre histoire, à préserver leur mémoire collective et à défendre leurs libertés face à un pouvoir qui entend les réduire au silence. C’est précisément pour cette raison que cette lutte mérite d’être connue et soutenue bien au-delà des frontières de la Turquie.
A & F
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